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« Une langue à moi-même » | R/Christian Rioux

17 juin 2016 par Richelieu International
Le 10 juin dernier, Le Devoir publiait la lettre d'opinion de R/Christian Rioux à propos de la langue française et des méthodes d'enseignement utilisées dans nos écoles francophones pour transmettre toute sa complexité à la jeunesse. En réponse à sa lettre d'opinion, Martin Lépine, didactien du français à la Faculté d'éducation de l'Université de Sherbrooke, écrivait le 11 juin Pour une didactique du français ouverte sur le monde! Le 13 juin, Mario Périard de Montréal ajoutait sa voix au débat avec son texte Kerouac : « ma langue à moi-même ». Nous vous invitons à les lire et à entrer dans ce débat.
 
Voici le texte intégral de R/Christian Rioux :
 
« Je voué ainque la tristesse tout partout. Bien des foi quand y’a bien du monde qui ri moi j’wé pas rien droll. » La phrase est touchante et va droit au coeur. Mais elle ne sera comprise que des lecteurs avertis. Dans le monde francophone et même au Québec, on n’y verra qu’un charabia exotique et incompréhensible. La phrase d’un illettré. Elle a pourtant été écrite par l’un des meilleurs écrivains du siècle dernier, notre compatriote Jack Kérouac.
 
La publication récente de ses textes en français (La Vie est d’hommage, Boréal) offre une illustration du degré de décomposition que peut atteindre une langue lorsqu’elle est dominée. Et les choses peuvent aller vite. Il aura fallu moins d’une génération pour que cet homme d’une intelligence et d’une sensibilité pourtant exceptionnelles désapprenne à peu près complètement sa langue maternelle. Sauf pour les spécialistes qui y consacreront le temps et l’énergie nécessaires, ce livre est pratiquement illisible.
 
C’est à Kérouac que j’ai pensé en apprenant que, en 2016, des enseignants du primaire utilisaient une méthode en anglais pour apprendre aux petits Québécois à écrire… en français! C’est ce que révélait en effet Le Devoir, mercredi dernier, dans un texte signé par l’enseignant Éric Cornellier.
 
Le plus étonnant, c’est que, vérification faite, la méthode en question, de l’Université Columbia, est très largement inspirée de procédés pédagogiques développés depuis très longtemps en France. On pense notamment aux pédagogies « par projets » défendues depuis près d’un siècle par Célestin Freinet, Fernand Oury, Philippe Mérieux, pour lesquelles existe une multitude de guides, de cahiers d’exercice, de fiches de travail rédigés dans un français de qualité. Mais voilà. Lorsqu’une langue est dominée, le progrès ne semble pouvoir s’exprimer que dans la langue de l’autre.
 
On savait déjà que des enseignants n’hésitaient pas à faire lire Harry Potter et Cinquante nuances de Grey à leurs élèves du secondaire. On savait que, au premier cycle de l’université, les références bibliographiques étaient de plus en plus en anglais. Voilà que l’anglais pénètre jusque dans le saint des saints, là où nos enfants apprennent à lire et à écrire. Qu’un ingénieur nucléaire utilise un manuel en anglais passe encore, mais un instituteur!
 
* * *
 
On nous dira que, si la méthode est anglaise, la langue enseignée est bien le français. C’est oublier que les mots ne sont jamais neutres et qu’ils véhiculent une façon de voir et des significations propres. S’approprier une pédagogie en anglais, c’est en accepter le vocabulaire (le plus souvent mal traduit) et, avec lui, une certaine manière de voir les choses. Qu’on nous comprenne bien. Il ne s’agit pas de combattre des méthodes, des techniques ou des innovations venues des États-Unis et qui peuvent avoir autant de mérite que celles venues d’ailleurs. Mais bien de combattre une immersion lente et inconsciente qui, en imposant ses mots, impose subrepticement sa vision du monde.
 
Qui niera que la difficulté du débat sur la laïcité au Québec vient notamment du fait que le mot n’a pas d’équivalent en anglais et qu’il est largement incompris dans le monde anglo-saxon? Nous parlons de laïcité, alors que le reste du continent et une partie de nos compatriotes ne connaissent que le sécularisme (secularism). Au fond, nous ne parlons pas de la même chose. Il suffit de savoir que la nation peut désigner en anglais une simple tribu, ce qui est impensable en français, pour comprendre que la reconnaissance nationale n’a pas le même sens dans chacune de ces deux langues. Et le débat sur la fameuse « théorie du genre » (gender) ne serait-il pas moins abscons, en France comme au Québec, si on en parlait avec des mots français?
 
Même en France, on voit aujourd’hui se répandre le « traduitdu » dénoncé par Gaston Miron. À force de « partager » (share) son opinion*, de faire des « expériences » (experience) pour un tout et pour un rien, d’atteindre des « cibles » (target), on finit par ne plus comprendre de quoi l’on parle. Ou plutôt, le médium étant le message, on comprend que la modernité ne peut plus s’exprimer qu’en anglais.
 
Qui peut croire que cette accumulation ne vient pas américaniser encore un peu plus notre conception des choses? Imperceptiblement, jour après jour. Certes, en temps de sécheresse, la pluie est un bienfait. Mais pas en période de crue ! Or, s’il y a un lieu qui devrait être préservé de ces intrusions, pour ne pas dire sanctuarisé, c’est bien l’école. Les exemples de la Belgique et de la Suisse montrent bien qu’une langue ne survit et ne se développe dans un contexte minoritaire qu’en pratiquant une stricte séparation linguistique.
 
Comme les ruines d’une cité antique, les textes de Kérouac en français nous laissent parfois entrevoir quel immense écrivain francophone il aurait pu être. En ces temps d’insouciance festive, pourtant, ses mots semblent venir d’une lointaine planète. Sont-ils même encore audibles? « J’ai jamais eu une langue à moi-même », écrivait-il. Au moins, contrairement au petit gars de Lowell, avons-nous la chance d’en avoir une.
 
* en français, on ne peut partager que l’opinion d’un autre.
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